On le sait, on l’a dit, répété… la vie est une pute.

Mais parfois, elle te fait l’amour comme du monde, en te caressant les cheveux, et en te disant qu’elle t’aime. Elle a des grands yeux noirs et des belles lèvres rouges qui brillent et qui goûtent les cerises. Sa langue est douce.
Elle te laisse dormir dans son lit toute la nuit.

Dans la lumière du matin, elle ne sera plus si jolie, avec son maquillage qui aura coulé, ses cicatrices et son visage d’addict.
Mais il faudra que tu la paies.

Alors ce soir, en t’endormant dans ses bras, embrasse la plénitude, et espère que cette nuit durera toute la vie.

C’est ça.
Tu n’es plus là.
Et j’ai l’impression qu’on m’a arraché un membre puis bourrée de morphine, car la douleur n’est qu’insidieuse. Elle est là, tapie, menaçante, juste assez présente pour que je ne l’oublie pas, juste assez discrète pour que je puisse donner l’impression de continuer à évoluer normalement.
Comme si de rien n’était.

Un auto-examen m’apprend qu’il ne me manque rien.
Mes deux bras sont toujours là, mes jambes aussi, mes seins sont bien en place, et mes fesses… oui. Elles sont là.
Tu as dû te pousser avec un de mes organes. C’est bien ton genre.
Te connaissant, tu as dû partir avec mon foie, pour remplacer le tien (même si le mien ne doit pas valoir plus cher), ou avec un de mes reins, histoire que je survive quand même, en t’attendant.
C’est peut-être ma rate, qui me manque, peut-être mes poumons, car je respire mal (mais je sais, je fume trop), peut-être mon pancréas. Si je savais à quoi il sert, je pourrais confirmer sa disparition. Pour l’instant je ne fais que supposer.
Durant mon sommeil, il se peut que tu m’aies drainée de quelques litres de sang.
Mais je n’ai de traces de morsure nulle part.
À quoi bon jouer dans le plasma, si ce n’est pour laisser des marques?

Si je ne nous connaissais pas mieux, je dirais que tu es parti avec mon coeur.
Mais puisque nous ne sommes pas rendus là, misons plutôt sur le pancréas.

À l’aide de la conversation suivante, devine où nous avons mangé ce soir.

«J’ai la langue qui pique, est-ce que c’est normal tu penses?
- Je sais pas, la mienne est pas mieux… elle est comme sèche pis gonflée.
- Je pense que je fais une réaction allergique.
- Moi aussi, j’étouffe. J’ai comme le souffle court.
- On va avoir des flatulences, mon amie.
- J’ai mal au ventre.
- Moi avec.
- Je vais vomir.
- Dans le char?
- Pourquoi on va là à chaque fois, donc?
- Je sais pas hein…
- Ça va pas bien, moi.
- Bon… ben bonne soirée. Je vais aller me mettre un doigt dans la bouche.»

Dijana et moi sommes allées chez Ikéa, acheter des rideaux à grands frais de mon Accord-D. Passons sous silence le bout où elle m’a dit de prendre une affaire à rideaux double puisque j’achetais deux paires de rideaux, et surtout le bout suivant où j’ai répondu «Mais non mais non tu vas voir…», et allons directement à l’installation.

Il y a ceux pour la chambre, que je réserve pour la fin, et je me mets en jambe avec le bricolage, si joli dans ma tête, qui ira dans le salon.

Le bricolage installé, j’ai vraiment du mal à imaginer quelque chose de plus laid. Ça dépasse l’entendement. Même en cherchant bien.
Mais bon. Je persévère.

Me voilà dans la chambre.
J’installe le truc-pour-tenir-la-pole-numéro-un en grimpant sur le calorifère. Superbe. Tout fonctionne, à part que je n’ai évidemment rien mesuré et que je n’ai pas le compas dans l’oeil. C’est un peu trop à droite.
Mais bon. Nous ne faisons pas, ici, dans l’enculage de mouches.
Il reste le truc-pour-tenir-la-pole-numéro-deux à installer, et pas de calorifère de l’autre côté.
Bon.
Pas question d’aller chercher un escabeau en bas, puisqu’une chat échaudé… tsé.
Qu’à cela ne tienne, je me dis, je vais apporter le lit tout près, mettre une chaise sur le lit, et essayer de rester en équilibre en vissant. J’ai un tournevis électrique. Que peut-il m’arriver?
Si je tombe, je tombe sur le lit. Au pire, ça sera drôle. Comme dans le temps où on était jeunes et fous et qu’on sautait sur les lits sans penser au risque de se fracasser la tête sur la table de chevet, voir au plafond, ce qui arrivait immanquablement.
Je sais pas à quel moment je me suis dit que c’était une bonne idée, mais lorsque le premier doute est apparu je l’ai repoussé du revers de la main. J’aurais craché dessus si je n’avais pas eu des vis plein la bouche.
Le bricolage, c’est comme un tour de magie, si y a pas de risques, c’est moins drôle pour le spectateur.

J’ai entendu la voix de Mel «Sof, tu vas te faire mal», celle de Martin «Ok laisse, je vais le faire, pis penche toi pas de même!», celle de l’Ex-Préféré «Mais… mais… à QUOI tu penses?» et celle de maman «Ne cours pas avec un couteau dans la bouche»… ça doit valoir pour «Ne monte pas sur une chaise en équilibre sur un lit avec un tournevis dans les poches, des vis dans la bouche, et un marteau dans les mains.»
J’aime vivre dangereusement, il paraît. Ou pas.
Il paraît aussi que j’ai du goût pour la décoration. Quelqu’un m’a dit. C’était avant les mini-rideaux du salon qui me donnent passablement envie de vomir, voire de pleurer, voir d’ouvrir la fenêtre et de me lancer dans le trafic.
Mais bref.

Je suis montée sur la chaise sur le lit. Évidemment, y a eu un fuck. Mes vis rentraient pas, figurez vous. Faut dire que c’est très difficile d’appuyer pour visser, en équilibre précaire. Je suis pas funambule MOI MADAME™. Aussi, j’avais besoin d’une affaire à rideaux double, puisque j’ai acheté deux paires de rideaux. Aussi, je me suis tannée.
Donc c’est ça.

La pole est toute croche, y a des trous énormes dans mon mur, le tout est trop à droite, trop haut, et c’est pas la bonne affaire, finalement.

Martin… tu viens me le faire?

Sof: shit de crisse une OSTIE d’araignée
COUSCOUS INDUSTRIEL HAUTEMENT DIGESTE: HAAAAA
Sof: une grosse dégueulasse
Sof: qu’est-ce que je fais?
Sof: QU’EST-CE QUE JE FAIS?
COUSCOUS INDUSTRIEL HAUTEMENT DIGESTE: tue la
COUSCOUS INDUSTRIEL HAUTEMENT DIGESTE: je sais pas
COUSCOUS INDUSTRIEL HAUTEMENT DIGESTE: as-tu un voisin ?
Sof: oui mais il n’est pas connecté, il doit dormir
Sof: je peux pas la tuer, elle est trop haute
Sof: elle est vraiment dégueulasse
Sof: en plus je suis sûre que c’est la sorte qui saute
Sof: tu sais, la sorte qui saute, là?
Sof: je ne peux pas travailler dans ces conditions
Sof: elle me regarde de ses 8 yeux
Sof: un pour chaque patte
COUSCOUS INDUSTRIEL HAUTEMENT DIGESTE: pendant tu me parles elle va t’attaquer fais de quoi
Sof: MAIS JE SAIS PAS QUOI!!!!
Sof: tu ferais quoi toi?
Sof: (à part demander à ta coloc)
COUSCOUS INDUSTRIEL HAUTEMENT DIGESTE: je prendrais une chaussure
COUSCOUS INDUSTRIEL HAUTEMENT DIGESTE: un balai
COUSCOUS INDUSTRIEL HAUTEMENT DIGESTE: une torche z’enflammée
Sof: oui mais c’est haut de plafond chez moi!!!!
Sof: j’ai vraiment besoin de me marier hein
COUSCOUS INDUSTRIEL HAUTEMENT DIGESTE: haha
Sof: j’ai utilisé le balai
Sof: elle n’est plus
Sof: annule la location du tuxedo
Sof: le mariage est annulé :)

La première fois que j’ai pensé à mourir, je portais une liquette fushia. J’appréciais la couleur, le mot «liquette», et surtout pouvoir me moucher avec mon linge sans avoir trop à me plier.
J’étais adossée sur le mur, face au grand miroir du salon, je chantais La nuit n’en finit plus (je connaissais toutes les paroles) et je me trouvais pas mal jolie quand je pleurais «sans savoir pourquoi», comme disait Petula.
C’était en 1985.

[On vient d’égaliser. 2 partout. 2-2. Quel match!]

22 ans, que ça a duré.
Le mal de poitrine, la boule dans la gorge, l’impossibilité de respirer à fond, l’incapacité de percevoir autre chose que des couleurs rabattues. L’épée de Damoclès, lame d’exacto, anxiolitiques, Pont d’Austerlitz.

[2 minutes à faire, et j’ai bien peur que le Canadien perde cette première game de la deuxième ronde]

C’est long, 22 ans, quand on y réfléchit. Je dis même pas ça exprès. C’est un hasard. Certains y verraient un signe.

[À 30 secondes de la fin, Kovalev vient d’égaliser. J’ai hurlé toute seule dans mon salon, et je me suis sentie conne. J’aurais aimé que tu sois là.]

C’est vraiment long, donc. On se tanne.
On regarde les gens, ceux qui ne savent pas. Ceux qui sont heureux. On les méprise, un peu. Beaucoup. On voudrait tout faire sauter. On se demande si c’est ça, la vie. Juste ça. On sait que non, mais on ne sait pas comment faire autrement.
Rentrer dans le moule?

[4-3. J’ai envie d’aller klaxonner dans la rue. Tu viens? Je savais que j’aurais dû acheter un fanion pour mon char.]

En tournant assez vite sur soi-même, le moule fond, et devient un exo-squelette (qui rime avec «liquette»). Oui oui, c’est ça qui arrive.
Le printemps revient, et on s’émerveille d’une fleur qui pousse dans le ciment. On essaie d’être heureux sans être (trop) con, en visant l’étape d’après: se dire que c’est pas grave, si on est con, parce qu’on est heureux.

Jusqu’en 2036 (nouvelle date officielle de la fin du monde), le printemps ne va pas arrêter de revenir, et les fleurs de pousser dans le ciment, en avant du métro Berri.

Dans l’arbre en face, il y a un bébé oiseau. J’aurais du mal à trouver quelque chose de plus cute.
Blanc.
Les voitures passent, en bas. Ça fait trop de bruit, et il paraît que ça pue.
Noir.
Tu n’es pas là, mais tu y seras. Éventuellement.
Gris.

C’est pas tout ça, mais ça fait déjà deux heures que je travaille.
Ça ne se qualifie pas vraiment comme le «week-end de travail intense» que j’avais prévu, mais ça donne bonne conscience, et ce n’est pas si déprimant, puisque j’échange en même temps, de façon sporadique sur MSN avec les amis. Sporadique, pour la concentration.

Les voitures ne passent pas sur Saint-Denis. On dirait qu’il est plus tard qu’il n’est en réalité. Y a t-il eu une apocalypse et je ne suis pas au courant?
Si oui, je n’ai plus besoin de travailler. Car les adolescents survivants seront bien trop occupés à s’entretuer afin de se nourrir pour lire des livres traitant d’une histoire d’amour un peu fuckée. Je devrais peut-être axer mon récit sur «l’Art de la guerre, ou comment dépecer un congénère à l’aide d’un couteau à beurre», ou sur «l’Art de la reproduction en milieu hostile.»

J’espérais un tour d’auto en appelant l’Ex-Préféré, et son Black Monster qui s’ennuie en avant de chez lui. Cette voiture serait décidément mieux avec moi. J’aurais dû en avoir la garde. À la place, j’ai eu un peignoir et une vieille brosse à dents. Une chance qu’on a pas eu d’enfants, je me serais ramassée avec le trisomique et lui avec la petite asiatique de 17 ans et 11 mois, à qui il chanterait Lemon Incest pour l’endormir.
Mais je divague.
J’espérais donc un tour d’auto, mais il n’y a visiblement pas que moi qui travaille comme un bagnard dans cette ville et à cette heure (exagération ici), donc mon tour d’auto, je vais me le…voilà.
Mettre dans le cul. Parfaitement.
Au moins une que la petite asiatique n’aura pas.

Je n’ai jamais vraiment aimé dormir avec quelqu’un.
Le lit trop petit, le manque de couverture, le bruit de respiration, le trop chaud, les pieds froids, le collage quand y faudrait pas se coller, le tournage de dos quand on voudrait pas, les réveils toutes les 15 minutes pour vérifier si je ne ronfle pas, si je n’ai pas la bouche ouverte, si je ne suis pas morte, s’il est toujours là…
Tout ça.
Pourquoi les gens s’imposent-ils ça?

Il y a le lendemain matin, par contre. Pas le weird genre «Mais qui êtes-vous, pourquoi portez vous mes sous-vêtements, et surtout pourquoi ça me fait si mal quand je m’assois?». Je parle du lendemain matin qui chante (du Vallières).

«J’ai ben à faire j’ai ben du fun, et puis j’appartiens à personne. J’sais pas encore où m’en aller, mais c’est pas grave chu pas pressé. Au fond j’ai pas besoin de grand chose. Je pars à pied. Je pense un peu à toé.»

Ça compense.
Ça explique.

J’ai racheté L’insoutenable Légèreté de l’être.
On me l’avait prêté il y a 12 ans, avant de se suicider. Comme, dans le temps, je n’étais pas familière avec l’étiquette post-suicide (alors qu’aujourd’hui je suis une vraie pro), j’avais pris ça pour un don, et je l’avais gardé, jusqu’à ce qu’un imbécile me l’emprunte sans me demander mon avis, et ne me le rende pas.
Décidément, je dissémine mes livres aux quatre coins du globe comme d’autres leur semence.

Je me suis souvenu de «Ne pouvoir vivre qu’une vie, c’est comme ne pas vivre du tout
Et j’ai pensé à toi.

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